Le cygne noir ou la puissance de l'imprévisible
Graziella Bar de Jones[1]
Dr Graziella Bar de Jones (Buenos Aires, Argentine). E-mail grazielbar@gmail.com
Ancienne Directrice Scientifique (2001_2003) puis Présidente (2003_2005) et Membre Honoraire de l’ Asociación Escuela Argentina de Psicoterapia para Graduados (AEAPG), Professeur universitaire de ses études de 3ème cycle. Analyste formateur de l’Association Psychanalytique Argentine (APA) et de l’Association Psychanalytique Internationale (IPA). Médecin psychiatre (UBA). Créatrice et co-directrice de BabelPsi.com . Membre de la liste de notoriété médicale du consulat général de France en Argentine. Franco-Argentine. Membre de plusieurs équipes de coordination de rencontres de Psychanalyse Multifamiliale en présentiel et à distance. Spécialiste des problématiques de l’expatriation et de la migration.
MOTS-CLES : Psychanalyse multifamiliale ; Groupe ; Traumatisme ; Cygne noir ; Imprevisible.
Comme dit Jean Gabin,
dans sa chanson “Je sais”
“Maintenant je sais, je sais qu’on ne sait jamais”
Introduction
Nassim Nicholas Taleb est un écrivain libano-américain, de parents qui avaient la nationalité française, né en 1960, statisticien et essayiste. Ses travaux portent sur l’épistémologie de la probabilité.
La lecture de son livre “El cisne negro. El impacto de lo altamente improbable” (Taleb, 2008) nous ouvre l’esprit.
Avant la découverte de l’Australie on ne connaissait, dans le vieux monde, que les cygnes blancs. On supposait donc que les cygnes ne pouvaient être que blancs. Une seule observation, d’un cygne noir, détruisit une affirmation soutenue par des milliers de visions qui confirmaient des millions de cygnes blancs. Ceci démontrerait la grande limitation de notre apprentissage à partir de l’observation ou de l’expérience et la fragilité de nos connaissances.
Taleb nous explique qu’on appelle le “Cygne Noir” un évènement qui présente trois caractéristiques :
1) C’est un évènement rare parce qu’il habite en dehors du royaume des attentes normales.
2) il produit un choc terrible.
3) malgré le fait qu’il soit aussi rare, la nature humaine nous fait inventer des explications à son existence après, pour le rendre explicable et prévisible.
Quelques exemples :
- La révolution industrielle
- L ‘arrivée de Hitler
- L ‘apparition d’internet
- Les épidémies…et bien d’autres …
Dans la logique du Cygne Noir l’événement rare correspond à l’incertitude…tout ce que nous ne savons pas peut éventuellement être beaucoup plus important que ce que nous savons (Taleb 2008).
L'incertitude, le futur
En fait l’incertitude est un état d ‘esprit réaliste. Savoir que nous ne savons pas tout est ce qui depuis toujours nous pousse à la recherche et au progrès. Sauf que cela quand il s’agit, de la science. Quand il s’agit de notre futur et de notre destin, bien que réaliste, cela nous rend malades.
Le nourrisson, en état de détresse, (Freud, 1926) (“Hilflosigkeit”) a besoin de créer puis de réserver un espace psychique au futur, où placer l’espoir, et la confiance ; la possibilité d’attendre, de remettre à plus tard la satisfaction de la pulsion pour gérer les mouvements présence/absence, pour ne pas désespérer. Plus tard ce sera un espace nécessaire pour y placer aussi voire même l’incertitude, la “crainte de l’effondrement ” (dans le sens de Winnicott, 1974) et bien d’autres.
Nous avons besoin de la certitude de l’existence d’un futur :
Le Nebenmensch (Kaes,R 2022), la personne proche et secourable va revenir, nous n’allons pas mourir de faim. Comprendre que l’absence ne sera pas définitive, installe la capacité de représentation, de symbolisation.
Alors que… tant de choses pourraient l’empêcher de revenir, l’incertitude serait réaliste mais absolument insupportable pour un être sans ressources.
Je comprends dans ce sens la phrase de Taleb dans l’une de ses pages, “l’espoir est aveugle”.
La certitude d’un futur, ne serait-ce que quand on dit “à demain” ou “à bientôt” ou sur lequel par exemple installer nos projets, est à priori, au moins, une illusion partagée.
“…j’étudie, donc, le substantiel de l’illusion, ce qui est permis à l’enfant et ce qui, dans la vie adulte, est inhérent à l’art et à la religion, mas qui devient le sceau de la folie quand un adulte en exige trop à la crédulité des autres, quand il les oblige à accepter une illusion qui ne leur appartient pas. Nous pouvons partager le respect envers une expérience illusoire, et si nous voulons nous pouvons réunir ces expériences et former un groupe sur la base de la ressemblance de nos expériences illusoires. C’est une racine naturelle du groupement entre les êtres humains.” (Je traduis de l’espagnol) (Winnicott, 1971)
Quand l’espace psychique du futur est menacé par des évènements du monde extérieur, ou par une maladie grave, ou par l’âge, quelles en sont les conséquences ?
Peut-être reculer, perdre l’historisation et la notion du temps linéaire et irréversible du processus secondaire, lié au travail de deuil (Freud 1917) et à la conscience de notre finitude. (Bochan, 2017)
Peut-être revenir au fonctionnement dans l’immédiat, retomber dans les vécus de la répétition et le présent constant du traumatique. La réalité objective s’estompe, nous confondons les évènements actuels avec nos traumatismes anciens et nous avons du mal à en voir les différences, à placer chacun dans son temps. Cela nous tranquillise, en outre, d’expliquer l’actualité par le passé, de ne voir que la répétition, pour croire que nous y comprenons quelque chose, au prix d’en souffrir, mais nous éliminons l ‘incertitude.
Malgré tout, heureusement, encore assez souvent la pulsion de vie a son mot à dire, elle vient à notre secours. De nouvelles réorganisations psychiques peuvent se produire et, surprise, d’étonnants nouveaux chemins créatifs peuvent surgir.
Les groupes de Psychanalyse Multifamiliale
La psychanalyse multifamiliale est une méthode qui a commencé à être développée en Argentine vers l’année 1960 par le Prof. Dr. Jorge García Badaracco (2003) et qui existe depuis, continuée actuellement par ses disciples dont nous faisons partie, à BabelPsi.
Au départ ces groupes ont été créés pour la prise en charge de la pathologie mentale sévère, il disait “en comprenant que la séance thérapeutique était vécue comme une soumission et une imposition, je pris un tournant de 180 degrés et j’essayai de créer un rapport plus libre et plus spontané”.
Aujourd’hui on considère aussi, que ces groupes ouvrent un énorme champ d’action dans de nombreux domaines.
Ils offrent un terrain privilégié pour l’élaboration de situations disruptives et/ou traumatiques, créatrices de discontinuités et de ruptures subjectives individuelles, familiales, transgénérationnelles, sociales. (Bar de Jones,2022)
À BabelPsi nous proposons la mise en place de ce dispositif pour mettre en travail la vie quotidienne et non plus uniquement comme prise en charge de la pathologie mentale sévère.
Le dispositif
Les 5 groupes hebdomadaires de Psychanalyse Multifamiliale que nous réalisons à BabelPsi, depuis l’année 2006 – sans interruptions – ont, chacun, des caractéristiques spécifiques. La quantité de participants varie. Elle va de 10 personnes à 60. Ce sont toujours des groupes hétérogènes. Le cadre est ouvert. Les personnes peuvent venir avec qui elles veulent, sans prévenir. Parfois on vient avec des amis ou avec différents membres de la famille, ou tout seul. Les réunions durent une heure et demie ou deux heures. Chacun a un jour fixe de la semaine, ainsi qu’un horaire de réalisation et une durée précise. Nous en avons en espagnol, en français et en anglais. Les équipes de coordination sont integrés par des psychologues, des psychiatres, des psychanalystes et même des assistants sociaux. Les participants (nous ne parlons pas de “patients”) – individus, couples, quelques membres d’une même famille, sont parfois adressés par des psychanalystes ou des psychiatres qui peuvent faire partie de l’équipe de coordination ; ils peuvent donc être simultanément présents à ces rencontres (Bar de Jones, 2022) ou avoir été en traitement et continuer à venir à ces réunions s’ils le souhaitent.
Les groupes de psychanalyse multifamiliale ne remplacent pas d’autres traitements, ils les complémentent. Ce n’est jamais une obligation de venir, de parler, ou, depuis que nous les faisons par zoom (depuis la pandémie) de mettre la caméra.
Les personnes, pour parler, doivent demander la parole et l’équipe de coordination donnera la parole suivant un fil conducteur.
Un petit fragment d’une rencontre de psychanalyse multifamiliale interculturelle, par Zoom
Cet exemple est pris d’une de nos rencontres (Bar de Jones 2022). J’ai mis en place ces réunions il y a déjà 16 ans pour la communauté française à Buenos Aires.
Depuis, tous les lundis soir (sauf pendant les vacances) elles continuent sans interruption. Au départ elles étaient bilingues, français-espagnol. Actuellement elles sont en espagnol, elles ont la particularité que quelques participants sont membres de la communauté BabelPsi, c’est à dire, nous nous retrouvons entre collègues bien que pas seulement, nous sommes une moyenne de 12 personnes chaque fois, pas toujours les mêmes et nous partageons nos vécus les plus persos.
Le contexte social local et international
Deux jours avant avait eu lieu l’attaque de Hamas en Israel.
En Argentine il y avait eu un débat télévisé entre les deux hommes qui finalement étaient restés comme les deux seuls candidats qui se disputaient la présidence de l’Argentine.
L’un deux représentait le groupe politique qui gouverna l’Argentine – sauf pendant une période de quatre ans- pendant 20 ans et qui avait débouché sur l’inflation la plus haute du monde (211 % la dernière année) que nous étions en train de vivre à ce moment-là.
Un phénomène spécifique était installé dans les familles de la société argentine qu’on appelait “la grieta” (la fissure). Le groupe qui gouvernait éveillait les sympathies au point que nombreuses sont les familles qui ont vu leurs membres se disputer pour toujours, les amis et voire les couples qui s’éloignèrent définitivement les uns des autres parce que leur orientation politique n’était pas la même.
L’autre candidat, à ce moment là, considéré d’extrême droite, était monté en flèche dans la quantité de votes.
La surprise, la perplexité, le choc, pouvaient faire que la situation internationale et la situation locale soient vécues comme des “cygnes noirs” par de nombreuses personnes.
Ces mots de René Kaes nous reviennent
“Les mutations multidimensionnelles qui, depuis l’aube de la modernité jusqu’à l’hypermodernité, ont bouleversé la culture et les sociétés occidentales sont une des sources du malêtre contemporain dans la mesure où elles ont ébranlé les formations métasociales de la vie sociale et culturelle qui ont connu des défaillances et des désorganisations qui ne leur permettent plus d’assurer leurs fonctions de garants.
Leur lente décomposition, écrit RK (2022), à peine perceptible, ou leur rupture cataclysmique sont génératrices d’incertitude, de régressions réactionnelles vers des garants radicaux – religieux, idéologiques – qui se mettent en place, signalant l’ampleur de l’angoisse devant ces crises”
Petit fragment de la “multi” (comme nous appelons ces rencontres)
L’une des psys de l’équipe de coordination, Estelle, psychanalyste et psychiatre, en essayant de sourire mais visiblement angoissée, au bout d’un moment dit à une participante :
“Cecilia raconte-nous quelque chose de gai parce qu’aujourd’hui le monde c’est l’horreur…tu sais toi tu es joyeuse, tu amènes de la fraîcheur…”
Cecilia “Non, avec tout ce qui arrive dans le pays je suis assez inquiète, mon cousin d’Espagne qui me dit d’aller là-bas, que des légumes et des pommes de terre ça ne va pas me manquer, mas non je devrais aller très très mal parce qu’ici c’est mon pays… parce que les deux débats qu’on a vu à la télé c’est un désastre et en plus de ça ce qui est arrivé hier en Israel, le monde va très très mal…
Mais moi tranquille, je me suis promenée, je suis allée visiter ma tante de 92 ans” puis elle parle de sa famille qui va venir d’Europe pour visiter sa famille ici…”
Estelle, dit à un membre de l’équipe, qui vient d’entrer à la réunion, “Tu sais, j’ai demandé à Cecilia de nous raconter quelque chose parce qu’elle c’est quelqu’un de gai, le monde et l’Argentine…ce sont des moments où nos ‘multis’ tiennent une fonction particulière, quand il arrive des choses si difficiles…”
Puis elle s’adresse à une autre participante : “Alice, en France c’est comment ? Toi tu écoutes les infos ?”
Alice est une étudiante universitaire actuellement en France, elle a 19 ans. Les lundis soir en France elle va se coucher puis se réveille à une heure et demi du matin pour pouvoir participer à la “multi”, à cause du décalage horaire de cinq heures. Pendant son séjour en Argentine, elle venait à ces réunions, présentielles à ce moment là – elle avait 14 ans au départ- et elle continue depuis qu’elle est rentrée en France et que ces réunions se font par zoom.
Alice : “D’Israel et Palestina ? Oui…Après moi j’ai mon avis…”
Estelle : “C’est lequel ?”
Alice : “C’est très vu comme une attaque terroriste, ça l’est possiblement, mais il ne faut pas oublier qu’Israel a empêché la liberté et a géré la liberté des palestiniens sur le territoire de Gaza et… ça a été une revendication, je ne dis pas que ce soit juste parce que des personnes innocentes sont mortes mais si personne ne t’écoute comment tu fais ? Si personne n ‘écoute les palestiniens, il y a quelques palestiniens qui n’ont pas vu un autre endroit que la Palestine à cause du gouvernement d’Israel. Si ce n’était pas à cause de ça, si Israel avait permis aux palestiniens d’avoir un minimum de liberté et avoir leur propre pays tout ceci ne serait pas arrivé. Alors je ne minimise pas ce qui est arrivé mais il faut contextualiser et en plus c’est assez hypocrite tout ce qui vient d’Israel Nous disons que nous sommes contre l’antisémitisme et nous discriminons les musulmans…”
Alice est en psychanalyse avec l’une des psys de notre équipe depuis ses 14 ans.
Cette psychanalyste est juive et nous sommes au courant du fait que sa famille a souffert les horreurs du nazisme. Elle prend la parole. Elle s’adresse à Gérard en lui disant qu’elle ne veut pas envahir la multi avec ses vécus mais qu’elle a pensé à lui toute la journée et à sa façon de réfléchir à la situation mondiale.
Gérard demande la parole. C’est un homme agé, juif lui aussi et dont la famille a été aussi victime du nazisme. Nous savons qu’il lit beaucoup, qu’il écrit et qu’il étudie beaucoup tous les sujets qui sont en rapport avec ces évènements de l’histoire.
Gérard : “Oui, le meilleur exemple c’est ce qu’Alice vient de dire. Elle n’a pas la moindre idée de ce qui se passe. Je sais qu’elle peut se vexer, Mais si moi je lui pose trois questions elle ne saura pas répondre. Quelle est la différence entre Hamas, Hezbollah et d’autres groupes. J’allais très souvent en Israel. Qui est-ce qui dit que ceux de Gaza ne peuvent pas entrer alors qu’ils reçoivent l’attention médicale en Israel, ils travaillent en Israel. Ils entrent et ils sortent d’Israel Et ce groupe les utilise eux, pour qu’ils soient les victimes des bombardements. Étant donné que je suis d’origine juive on peut penser que c’est pour cela que je parle comme ça mas ça ne fait rien. Elle ne saura pas répondre si je lui demande si elle sait où sont les bureaux de Hamas, ou d’où vient l’argent qu’ils ont…Mais ce qui est vrai c’est qu’il n’y a pas que le Moyen Orient, la situation actuelle internationale est extrêmement grave, je crois que les gens ne s’en rendent pas compte.”
Gérard continue pendant un très long moment à nous expliquer sa vision de la situation mondiale…” les populations civiles sont toujours utilisées comme des otages”
La psychanalyste d’Alice dont les traits du visage (nous observons beaucoup les visages, leurs expressions) se détendaient petit à petit au fur et à mesure que Gérard parlait lui dit :
“Gérard, je te remercie énormément de tout ce que tu nous expliques si généreusement. Je crois retrouver mon père qui était quelqu’un toujours très au courant de la réalité sociale locale et internationale. Tu as tellement de connaissances. Malgré que ce que tu commentes ce sont des choses terribles, tu m’as fait sentir que je retrouvais mon père, merci encore.”
Quand la réalité extérieure qui concerne aussi bien patient que thérapeute envahit le champ de travail en psychanalyse
Nous connaissons en Argentine un travail écrit par Janine Puget et Leonardo Wender (2005-2006), “Les mondes supperposés” (Je traduis de l’espagnol) :
“Ce travail tourne autour des phénomènes déclanchés par la réalité extérieure – commune au patient et à son psychanalyste – quand elle surgit dans le champ des séances de psychanalyse. Sa présence est la source de distorsions et de transformations dans l’écoute de l’analyste, ainsi que d’une perturbation de sa fonction analytique. Bien que dans ce que les auteurs appellent le “monde superposé”, matériel du monde commun, on retrouve l’émergence du conflit transférentiel, dans ce cas il possèderait une activité sélective. Il éveille une tendance spéciale à participer, à partager, chez le psychanalyste. Un partage “de facto”, involontaire et inévitable, qui stimule ou inhibe une curiosité ambivalente qui risque de devenir secrète, vicariante et honteuse.
Cela active chez le/la psychanalyste deux troubles fondamentaux qui retomberont sur le processus analytique : un effet traumatique plus ou moins important et un trouble narcissiste…”
Revenons à la psychanalyse multifamiliale
Dans notre façon de penser nous sommes, tous, thérapeutes et non thérapeutes, prisonniers des “interdépendances réciproques inconscientes” (García Badaracco, J. 2003) de notre trame familiale – en activité -, tant qu’elles ne deviennent pas conscientes, tant qu’elles ne sont pas mises en travail.
Freud considérait les rêves la voie royale d’accès à l’inconscient. Nous considérons les résonnances éveillées par le partage des vécus dans les séances de psychanalyse multifamiliale la voie royale pour réussir à obtenir des changements dans la vie individuelle, des couples, des familles.
Dans notre façon de penser, chacun habitant psychiquement à l ‘intérieur de sa trame familiale inconsciente, même une réunion d’individus est une réunion multifamiliale.
Les vécus seraient des condensations : déclanchés par un évènement présent – dans cet exemple les inédits du monde extérieur – ils incluent aussi les vécus des situations traumatiques de chacun qui ont toujours eu lieu à l’intérieur du lien avec “un autre”.
Par exemple Alice dit, en parlant des palestiniens :
“Mais quand personne ne t’écoute comment tu fais ?”
Il faudrait pouvoir construire le souvenir qui leur correspond pour mettre chaque évènement au moment de l’histoire qui lui appartient et l’”autre” ne devrait plus être forclos, effets qui se produisent souvent et qui nous surprennent dans les séances de psychanalyse multifamiliale.
Les inédits du monde extérieur déclenchent le surgissement d’inédits dans l ‘intimité des liens – de couple, de famille, voire même des séances de groupe et de la cure, comme dans cet exemple.
L’édition groupale dans les groupes de psychanalyse multifamiliale. (Bar de Jones, G 2022)
Les traumatismes – ruptures de la continuité – qu’il s’agisse de vécus traumatiques de l’enfance, dans les liens des “interdépendances” des trames familiales (García Badaracco, J 2003), ou le traumatisme cumulatif (Massud Khan) décrit dans les migrations, par exemple ; ou les crises sociales, ou la transmission transgénérationnelle installent des aspects clivés dans chaque appareil psychique, au-delà de tout diagnostic de névrose, psychose, borderline ou autre.
La façon de travailler dans ces groupes de psychanalyse multifamiliale met invariablement en mouvement les aspects clivés de chaque appareil psychique à partir des vécus éveillés par la résonnance des voix des autres.
Nous y trouvons en même temps la présence des autres en tant que co-métabolisateurs avec certains modes de co-métabolisation, à savoir, (entre autres) :
a) la capacité de revêrie comme modèle de contention proposée par Bion.
Ce concept fait référence à l’origine à la capacité mentale de l’adulte, principalement la mère, d’être capable de recevoir l’impact des contenus mentaux que son bébé est incapable de transformer et d’élaborer, et de leur donner une forme et une intensité qui permette à son enfant de les réincorporer et de les métaboliser.
b) Le soutien sur le modèle proposé par Winnicott, mis en évidence par l’impact de la présence de l’autre, et sa qualité de suffisamment bon.
Ces formes de co-métabolisation viennent maintenant corriger ce qui a pu faire défaillance lors des situations qui sont devenues traumatiques.
La responsabilité de l’équipe consiste aussi à créer un climat qui favorise le surgissement de la tendresse, de la bienveillance et d’un tissu d’affection et d’empathie, respectueux et sans jugement.
“Être ensemble” (Eros) produit un effet cicatrisant.
Les histoires de la vie et de la famille, les moments de crise sociale, les migrations sont tous dé-dramatisés et mieux vécus s’ils peuvent être partagés dans ce genre de groupes qui permettent de passer de l’universel au particulier dans un travail progressif d’approfondissement et de subjectivation.
Les mots qui ont un sens, les interprétations psychanalytiques traditionnelles ne sont pas utilisées, car ils peuvent laisser certaines personnes dans une situation de solitude et d’isolement. Les efforts de représentation, de psychisation, la possibilité de retrouver le principe de réalité, les dimensions du temps et de l’espace sont favorisées.
Conclusions
Dans le fragment de séance que je vous présente aujourd’hui on peut facilement voir qu’Estelle ouvre la séance, non pas suivant l’association libre mais selon un besoin personnel de soulagement.
La psychanalyste d’Alice, elle, a fait circuler la parole envahie par ses propres vécus que dans ce cas elle n’a pas partagé, la présence de sa patiente et un contretransfert possiblement hyperintense lui en empêchaient certainement.
Nous pouvons supposer chez la psy d’Alice, une réaction contre-transferentielle très difficile à gérer envers sa patiente.
Les deux out choisi une stratégie que la façon de travailler en multifamiliale permet : essayer d’entendre la voix des autres…
Cette psy a retrouvé son père à ce moment-là, dans ce monsieur agé, Gérard, qui lui a parlé, pendant ce moment de vécus de détresse et de terreur, éveillés par les évènements, à cause de son histoire familiale. Et il n’y avait aucun inconvénient à ce que cela ne soit pas secret, ce n’était pas honteux. Nous imaginons du coup aussi, que le déploiement des participations des autres lui a permis un peu de métaboliser les vécus de son contretransfert et de se retrouver ensuite dans de meilleures conditions pour continuer la psychanalyse d’Alice dans les séances individuelles.
Nous partons de l’hypothèse que tout ce qui est dit dans une séance multifamiliale éveille un travail psychique chez chacune des personnes présentes, psys ou non psys. Ce qu’un participant partagera représentera ne serait-ce qu’un petit morceau de l’esprit de chacun de nous. Il sera en général possible de faire un travail personnel d’identification, ou de différenciation, de résonnances conscientes ou inconscientes qui déclanchent plus tôt ou plus tard des effets thérapeutiques.
En psychanalyse multifamiliale, le processus thérapeutique est conçu différemment qu’en psychanalyse classique : on vise à ce que chacun fasse ses propres découvertes à son propre rythme plutôt que d’attendre que les thérapeutes les expriment par leurs interprétations.
Souvenons-nous de Winnicott (je traduis de l’espagnol) : «Si nous savons attendre, le patient parvient à une compréhension de manière créative et avec une joie immense, et maintenant j’apprécie ce plaisir plus que celui que j’éprouvais auparavant du fait d’avoir été pénétrant» (Winnicott, 1971)
Ce travail veut montrer les bienfaits que la participation aux multifamiliales peut apporter aux thérapeutes aussi, et la différence que ces rencontres présentent pour eux _ même quand ils assurent la coordination _ quand on les compare avec la cure classique, l’asymétrie est bien moins forte.
Les thérapeutes, comme chaque membre d’un couple, ou d’une famille, nous sommes aux prises de nos vécus qui condensent le présent et l’histoire de notre trame familiale, inconsciente ; ils font partie de tous nos liens…
Je veux montrer que dans ces rencontres multifamiliales nous aussi – “les psys” -nous avons le droit d’être aidés.
Bibliographie
Bar de Jones, G., & Jones, A. (2020). La psychanalyse multifamiliale. Dans Familles en thérapies : 11 études de cas. Paris : Éditions In Press.
Bar de Jones, G. (2022). La psychanalyse multifamiliale : un terrain privilégié pour l’élaboration psychique des expériences subjectives de discontinuité. Le divan familial, (49), De l’écologie familiale. Paris : Éditions In Press.
Bar de Jones, G. (2022). Ces jeunes qui quittent la maison familiale pour partir étudier. Dans Familles et transmission à l’épreuve de la migration. Paris : Éditions In Press, Collection Hospitalités.
Boschán, P. (2017). Sobre temporalidad y narcisismo en la clínica psicoanalítica. Revista de Psicoanálisis (Madrid).
Freud, S. (1993). Volumen XIV de las Obras Completas de Freud. Buenos Aires : Amorrortu Editores.
García Badaracco, J. (2003). Psychanalyse multifamiliale. Les autres en nous et la découverte du vrai soi-même. Paris : Éditions In Press.
Kaës, R. (2012). Le malêtre. Paris : Dunod.
Kaës, R. (2022). Réflexions sur les enveloppes psychiques, l’être sans secours et le Nebenmensch dans l’expérience traumatique de l’enfermement. Resonantia, n° 1. Publication institutionnelle de BabelPsi, mai 2022.
Puget, J., & Wender, L. Los desafíos del psicoanálisis. Revista AEAPG, n° 30.
Taleb, N. N. (2008). El cisne negro : el impacto de lo altamente improbable. Buenos Aires : Paidós.
Winnicott, D. W. (1971). Realidad y juego. Desarrollo del espacio potencial. Buenos Aires : Gedisa / Paidós.
