Médiation thérapeutique de la libre-réalisation de l’arbre généalogique et implications méthodologiques

Mediation therapeutique de la libre-realisation de l’arbre genealogique et Implications methodologiques

Jacques Tyrol-Chary[1]

Claudine Veuillet-Combier[2]

[1] Jacques Tyrol-Chary, psychologue clinicien, docteur en psychologie clinique et psychopathologie, CLiPsy, Université d’Angers, jacquestyrol@yahoo.fr

[2] Claudine Veuillet-Combier, psychologue clinicienne, professeure en psychologie clinique et psychopathologie, directrice adjointe de l’Unité de recherche CLiPsy, Université d’Angers, claudine.combier@univ-angers.fr

RÉSUMÉ

Le recours à la médiation projective de la Libre-Réalisation de l’Arbre généalogique (« LRAg »), dans le cadre d’un groupe thérapeutique et de recherche pour enfants de 8 à 12 ans, suppose une réflexion méthodologique à plusieurs entrées : positionnement du clinicien-chercheur, protocole de recherche, cadre temporel et spatial, co-thérapie, recueil de données.

MOTS-CLES : Libre-realisation de l’arbre genealogique ; Groupe; Methodologie

SUMMARY

The use of projective mediation of the Free Realization of the Family Tree («LRAg»), within the framework of a therapeutic and research group for children aged 8 to 12, requires methodological reflection with several entry points: positioning of the clinician-researcher, research protocol, temporal and spatial framework, co-therapy, data collection.

KEYWORDS : Free realization of the family tree ; Group ; Methodology.

Introduction

Dans le cadre d’une pratique clinique en CMP, nous avons mis en place un groupe thérapeutique et de recherche, pour enfants de 8 à 12 ans, qui consiste à avoir recours à la médiation projective de la Libre-Réalisation de l’Arbre généalogique (« LRAg »,Veuillet-Combier, 2003, 2022). Ce cadre-dispositif inédit que nous avons modélisé, intitulé « Auprès de mon arbre », développe une temporalité rythmée par sept séances aux étapes ciblées. Leur succession ouvre un espace de jeu qui permet de favoriser le travail de réappropriation subjective et contribue à ouvrir la voie de la symbolisation. Une telle démarche, innovante et originale, impose une nécessaire réflexion méthodologique sur ses implications cliniques, éthiques et scientifiques.

Positionnement du clinicien-chercheur

Le dispositif « Auprès de mon arbre » a fait l’objet d’un travail de thèse (Tyrol-Chary, 2024). Il repose sur une démarche méthodologique qui est celle d’un soignant-chercheur, d’un praticien-chercheur, d’un psychologue-chercheur, mais aussi d’un clinicien-chercheur. Autant de manières de nommer combien, selon nous, pratique clinique et recherche universitaire ne peuvent être absolument hermétiques, étanches (Ciccone, 1998). Nous considérons ici que l’une est appelée à venir enrichir l’autre et vice-versa. Ce que le psychanalyste Jean-Claude Rolland a lui-même posé en ces termes : « On voudrait que la pensée théorique ne s’écarte jamais du champ d’influence que représente pour elle l’observation clinique qui l’appelle et l’inspire. Mais on voudrait aussi que la pratique clinique ne cesse de se soumettre à l’épreuve que représente pour elle, après coup, le travail de théorisation qui, seul, est en mesure de l’épurer de ses artefacts, et de tester sa consistance et sa vérité. Et on le voudrait parce que l’histoire du mouvement psychanalytique montre combien cette alliance s’avère fragile et instable : les praticiens peuvent négliger une théorisation jugée comme intellectuelle ou sophistiquée, les théoriciens sont tentés de se détourner d’une pratique dont ils suspectent le prosaïsme ou la complaisance » (Rolland, 2015, p. 7).

La méthode clinique qui est la nôtre s’inscrit dans une démarche qualitative et adhère donc, aux épistémologies constructivistes dans la mesure où, comme l’exprime Albert Ciccone, « toute observation est toujours une construction. On peut même dire que la perception est déjà une construction : le perçu n’est pas le réel, percevoir transforme la réalité, et il en est de même pour l’observation de la réalité » (Ciconne, 2014a, p. 76). À la suite de ce même auteur – selon lequel le clinicien qui se penche sur le sujet en souffrance, qui s’approche de sa subjectivité, se retrouve nécessairement dans une position d’humilité, d’instabilité, d’inconfort – nous mesurons quotidiennement que la réalité psychique n’est pas observable en soi, mais qu’elle est reconstruite à partir de l’observation de ses effets : les signes, les symptômes, le langage, les messages verbaux et non verbaux, les comportements, les conduites, les interactions, les productions diverses, etc. En 1967, Georges Devereux (1908-1985), psychanalyste et anthropologue franco-américain d’origine hongroise et l’un des fondateurs de l’ethnopsychanalyse, avait déjà noté que, dans les sciences humaines, l’observé observe l’observateur et qu’ainsi ce que l’observateur observe n’est que les messages que l’observé adresse à l’observateur, dans un échange continu et réciproque qui caractérise le lien intersubjectif (Devereux, 1967). Dès lors, il convient bien d’entendre que tout travail de recherche au sein d’une pratique de soin implique un travail d’« objectivation de la subjectivité » (Ciccone, 1998), puisque l’objectivité de l’observation est illusoire. En ce sens, la méthode de l’observation clinique relève d’une sélection progressive du matériel clinique récolté qui, elle-même, relève d’un travail pour une part inconscient, qui engage les enjeux du transfert et du contre-transfert. L’observateur devient ainsi observateur de lui-même, de ses propres processus psychiques, de ses propres pensées, de ses représentations, de son imaginaire. Autrement dit, il est conduit à observer la clinique de sa propre subjectivité en situation de rencontre intersubjective. Le recours au dispositif « Auprès de mon arbre » s’inscrit donc dans une démarche d’observation mais aussi de médiation clinique, en visant à favoriser le lien et l’échange autour de la question généalogique et, parallèlement, en permettant de recueillir des données non seulement verbales mais aussi graphiques sur les représentations du sujet quant à son inscription dans sa lignée. Dans le cadre de notre démarche de recherche, l’usage de cet outil généalogique projectif a nécessité des précautions éthiques à différents niveaux.

Anonymat, consentement éclaire : protocole de recherche et enjeux ethiques

Tout dispositif méthodologique de recherche suppose de réfléchir aux enjeux éthiques mobilisés, que ce soit dans le cadre de la composition de la population d’étude, dans celui des modalités de recueil et de gestion des données, ou encore dans celui de la diffusion des résultats. Dans ce contexte, nous nous sommes efforcés de décrire et d’expliciter la nature, les principes et les modalités de notre démarche aux parents et aux enfants concernés par notre dispositif. Nous avons sollicité le consentement libre et éclairé des parents de chaque enfant et recueilli aussi celui du participant mineur, comme requis par le comité éthique de l’Université d’Angers, à qui nous avons soumis notre protocole recherche et qui nous a donné par ailleurs tous les conseils utiles pour la bonne gestion et protection des données personnelles.

Ainsi, dans le cadre du suivi thérapeutique effectué avec chaque enfant en amont du groupe, un temps dédié a été pris avec les parents des intéressés pour leur présenter le contenu de notre document d’information : motivations cliniques de notre étude, présentation de la « LRAg », déroulement des séances, présentation de notre démarche universitaire. Nous leur avons en outre stipulé que les données de leur enfant seraient rendues anonymes, traitées à des fins de diffusions et de valorisations scientifiques (conférences, articles, ouvrages, thèse, etc.) et pédagogiques (cours), et conservées pendant la durée de ce travail de doctorat ; qu’ils pourraient exercer au nom de leur enfant un droit d’accès, de rectification, d’opposition, d’effacement, de limitation et de portabilité en s’adressant à l’initiateur de cette recherche universitaire ; que leur enfant pouvait refuser de participer à cette étude sans conséquences pour lui/elle, et que si son état le lui permettait il pourrait retirer son consentement à tout moment (avant et en cours d’étude) sans avoir à se justifier et sans conséquences ; que leur accord parental pourrait être révoqué sur simple demande écrite exprimée à l’initiateur de cette recherche et qu’à partir de cette même demande toutes nouvelles exploitations des données seraient stoppées. L’idée étant, en amont du groupe, de permettre aux parents des enfants concernés par notre dispositif de prendre connaissance du contenu de la note d’information sur l’étude et du formulaire de consentement éclairé ; de signer ce dernier dans un après-coup, afin de donner leur accord en pleine connaissance de cause quant à la participation de leur enfant à cette recherche, mais aussi de leur offrir la possibilité de questionner les tenants et les aboutissants de cette démarche universitaire.

Secondairement, lors du traitement de nos données cliniques, pour garantir la confidentialité lors de la diffusion scientifique des résultats, comme nous nous y étions engagé, nous avons procédé à l’anonymisation des arbres généalogiques et des verbatims des enfants et de leur famille. Nous avons ainsi entrepris d’attribuer des prénoms d’emprunt à chaque enfant en lieu et place de leur prénom officiel dans le cadre des inscriptions graphiques au sein des arbres généalogiques produits.  Ces précisions éthiques sur la démarche scientifique étant maintenant précisés, voici plus en détails les étapes et enjeux méthodologiques liés à la mise en pratique de notre dispositif.

Cadre temporel et spatial de la recherche : 7 séances

Le cadre-dispositif intitulé « Auprès de mon arbre » est structuré par la mise en place de sept séances aux étapes ciblées dans un contexte groupal réunissant des enfants en période de latence. La succession de ces séances ouvre un espace d’expression qui va soutenir le travail de réappropriation subjective du côté des enjeux de la filiation et de l’affiliation et qui va contribuer à l’effort de mise en représentation symbolique.

– La séance 1 a pour objet de faire connaissance et d’inviter les enfants à représenter leur famille sur une pochette destinée à héberger leurs prochaines productions. Il s’agit d’un premier temps d’expression libre à partir de la consigne suivante : « Quand vous pensez à votre famille, à quoi cela vous fait-il penser ? » L’objectif est alors que chaque enfant personnalise la pochette destinée à héberger ses futures productions graphiques.

– Lors de la séance 2, les enfants réalisent librement leur arbre généalogique au seul stylo à bille. « Dessinez librement votre arbre généalogique, c’est-à-dire l’arbre de votre famille », telle est la consigne à partir de laquelle chaque enfant est invité à déposer spontanément et sans consigne graphique précise les premiers éléments représentatifs graphiques qui évoquent pour lui son arbre généalogique.

– La séance 3 invite à poursuivre le travail sur l’arbre généalogique en le revisitant par des voies créatives et imaginatives, plus esthétiques. Sans revoir son arbre généalogique réalisé la semaine précédente, l’enfant est appelé à reprendre son ouvrage, à la différence près qu’il est convié à faire place à une forme de rêverie. La consigne du jour est, en effet, la suivante : « Dessinez librement votre arbre généalogique, c’est-à-dire l’arbre de votre famille, mais cette fois-ci en faisant preuve de créativité à l’aide de feutres de couleurs. »

– La séance 4 consiste en une reprise exclusivement verbale, des productions déjà réalisées. À mi-parcours de ce dispositif groupal, il s’agit de permettre à ces mêmes enfants – en déposant tout support (feuille et feutres de couleurs) – de revenir sur ce qui a pu être dit, éprouvé personnellement et collectivement, mais aussi sur ce qui a, éventuellement, pu être partagé ou questionné en famille. Cette séance vécue dans un après-coup permet au groupe et à chacun de ses membres de faire une pause, de vivre un moment unique partagé. L’idée est de se découvrir, voire d’ouvrir les archives familiales, dans le contexte de la contenance groupale thérapeutique. Cette séance engage la question de la temporalité. Elle est propice à une élaboration psychique, à travail psychique de transformation. Elle constitue un moment inédit pendant lequel chacun est invité – s’il le souhaite – dans une parole libre à revisiter la question de sa place, de la mémoire familiale, l’origine de son prénom, etc.

– La séance 5 propose un dessin libre. La consigne est la suivante : « Prenez le temps de regarder le dernier arbre généalogique que vous avez dessiné, celui qui est en couleurs, et dessinez librement ce à quoi il vous fait penser. » L’enjeu est ici de permettre à l’enfant de recourir à son imaginaire pour oser représenter sa famille et sa place dans celle-ci sous un nouveau jour, en favorisant l’émergence de son inconscient.

– La séance 6 introduit la médiation du conte pour envisager la fin du groupe. Celui qui est utilisé, intitulé « Les sept pères », est l’œuvre de l’illustrateur Ed Young, américain d’origine chinoise et écrivain de livres d’images pour enfants, et de l’auteur Ashley Ramsden, conteur internationalement reconnu, qui s’est inspiré d’une histoire d’origine norvégienne, nimbée de mystères et de symboles. Le récit est en résumé le suivant : pris, par un soir d’hiver, dans une tempête de neige, un voyageur épuisé cherche refuge pour la nuit. « Bonsoir, Père. Je suis content de te trouver. Tu n’aurais pas par hasard une chambre où je pourrais passer la nuit ? » « Oh, répond le vieil homme, je ne suis pas le maître de ces lieux. Adresse-toi à mon père. Il est là-bas derrière, dans la cuisine. » Et c’est ainsi que le voyageur, de père en père, va cheminer… Cette mystérieuse remontée dans le temps parle de la vie comme d’un éternel recommencement, de la quête des origines, du renouveau… Initialement, la pâte à modeler était sollicitée pour permettre aux enfants, via un nouveau support, d’imaginer la suite de ce conte. Mais, l’expérience ayant démontré que le recours à ce matériau, engageait une forme de régression, nous avons décidé de proposer aux enfants, de passer plutôt par l’écriture pour imaginer la suite du conte, mais aussi pour répondre à trois questions en lien avec celui-ci : Qu’est-ce qu’un père ?, Qu’est-ce qu’une mère ?, Qu’est-ce qu’une famille ?

– La séance 7 relève du « bilan » avec le psychologue référent de l’enfant, celui-ci et son ou ses parents. La consigne a déjà été entendue par l’enfant puisqu’elle dit : « Dessinez librement votre arbre généalogique, c’est-à-dire l’arbre de votre famille. » Mais, cette fois-ci, elle n’est pas adressée qu’à l’enfant, mais plus largement à l’ensemble du groupe famille. Il s’agit donc de proposer à ce dernier la libre-réalisation familiale d’un arbre généalogique, qui sera suivie d’un temps de verbalisation portant sur cette production à plusieurs mains, à plusieurs psychés et sur l’expérience vécue par l’enfant en fonction de ce qui lui est possible de mettre en mots.

La succession de ces sept séances aux étapes ciblées s’effectue dans un cadre spatial comprenant les trois niveaux d’enveloppes psychiques tels que les a préconisés Bernard Chouvier : un métacadre institutionnel qui remplit sa fonction contenante, un travail d’équipe qui assure des liaisons positives et durables entre les différents professionnels et le groupe à médiation lui-même inscrit dans un lieu pérenne, sécure dans lequel les enfants trouvent un lieu lui aussi contenant (Chouvier, 2022, p. 11-13).

Une co-thérapie

Dans le cadre de ce dispositif, nous avons fait le choix d’opter pour une co-animation sous la forme d’un binôme avec une psychologue stagiaire femme, avec une personne qui, de par sa formation en cours, apprend à construire sa place de clinicienne. Rétrospectivement, il nous est apparu que, d’année en année, cette psychologue stagiaire femme était souvent, mais pas toujours, elle-même mère d’enfants en période de latence. Comme s’il nous avait semblé important que le couple de thérapeutes qu’elle allait composer avec nous-même allait être crédible, précisément en tant que figure du couple, auprès des enfants accueillis. Comme si un tel binôme devait permettre à ces mêmes enfants une identification aux couples présents dans leur environnement. Dans les faits, à notre sens, la co-animation d’un groupe thérapeutique a pour intérêt de permettre une meilleure contenance psychique auprès de sujets pouvant faire face à des éprouvés archaïques massifs. En outre, elle permet également à nos yeux, dans l’après-coup, une co-analyse secondarisée des éprouvés contre-transférentiels. Convictions cliniques qui nous permettent ici de préciser qu’il s’agit d’une co-thérapie au sens propre du terme, le rôle de la psychologue stagiaire étant pleinement actif et non pas circonscrit à celui d’une observatrice-écrivante comme cela existe sur certains dispositifs à médiation (Brun, 2016, p. 21). La dynamique d’apprentissage dans laquelle se trouve la psychologue stagiaire, très vite perçue par certains enfants, lui confère un rôle plus intermédiaire, plus médiateur sur le plan identificatoire que le rôle de « père » du groupe incarné par nous-même, psychologue qui assume la fonction de garant du cadre et de la technique groupale, de responsable de la conduite des séances, qui donne la consigne initiale, procède à certains ajustements au gré du processus groupal et signifie la fin de séance. Cette bisexualité du cadre-dispositif par la co-thérapie permet une différenciation des rôles des thérapeutes avec une « fonction symbolisante paternelle » et une « fonction symbolisante maternelle » de l’objet. Ainsi, la co-thérapie nous a semblé particulièrement pertinente du fait des enjeux spécifiques mobilisés par le rapport au généalogique dans un contexte groupal, notamment en écho aux travaux de René Kaës sur le groupe et le sujet du groupe.

Nous pensons ici plus particulièrement au modèle que cet auteur nomme « appareil psychique groupal » (Kaës, 1976). Ce dernier considère la réalité psychique dans ses composantes intrapsychiques, intersubjectives et groupales, et la réalité groupale dans ses aspects sociétaux et culturels. C’est un modèle qui conçoit dans leur complexité les différents espaces psychiques qui, dans les groupes, se mêlent et s’entrecroisent, et qui pense l’espace groupal comme une construction psychique fabriquée par ses membres, en engageant des processus d’appareillage ou d’accordage entre les groupes internes impliqués : complexes, imagos, systèmes de relations d’objets, fantasmes originaires, etc. Dès lors, la co-thérapie va permettre d’offrir au groupe d’enfants un réservoir plus élargi d’identifications, de projections et une diffraction du transfert. Et le rôle de la fonction phorique groupale décrit par Kaës sera soutenu par la double écoute des co-thérapeutes, mais aussi par l’analyse et l’observation de leur intertransfert.

Comment, seul, le créateur-animateur d’un groupe thérapeutique pourrait-il entendre combien le groupe est sujet à la résonance fantasmatique des membres qui le composent ? Comment, seul, pourrait-il percevoir les modalités par lesquelles le groupe est investi par le sujet et la façon dont celui-ci s’investit lui-même dans le groupe ? Comment, seul, pourrait-il observer la façon dont les sujets ont un effet sur le groupe et vice-versa ?  La complexité des enjeux groupaux dans leur observation requiert, de notre point de vue, la nécessité soutenante de la co-thérapie qui permet, par exemple, de mieux supporter les transferts négatifs et de conserver un plaisir à penser dans le jeu d’échange entre enfants et co-thérapeutes.

À ce propos, nous n’ignorons pas les réserves de certains auteurs au sujet de la co-thérapie qui avancent que c’est une disposition qui ajoute à l’analyse du contre-transfert, celle de l’inter-transfert, ce qui induit une difficulté supplémentaire dans la pratique thérapeutique groupale (Privat et Quelin-Souligoux, 2005, p. 145). Certes, cela rend les choses plus complexes, mais si on prend le temps de l’écart dans le cadre des interséances pour ouvrir un lieu de réflexion tiers sur les enjeux du lien entre les co-thérapeutes, on se protège des points aveugles qui pourraient entraver la prise de distance et donc la dynamique thérapeutique. Autrement-dit, même si la co-thérapie n’est pas chose aisée, évidente, nous l’avons adoptée et, ce faisant, in fine, nous nous sommes inscrits là dans ce que Anne Brun nomme la « tradition des pays latins » qui consiste à privilégier la co-thérapie là où les pays anglo-saxons, eux, privilégient la monothérapie (Brun, 2010, p. 76).

Recueil de données

Outre un temps d’élaboration avec la co-thérapeute dans l’après-coup, notre approche qualitative, qui comprend une analyse transversale et une analyse par la méthode du cas clinique, repose sur une prise de notes pendant le groupe. L’analyse de la mise en mots des enfants, qui suit leur production graphique, permet d’appréhender la clinique de la tripartition de l’espace psychique, selon le modèle proposé par René Kaës. Autrement-dit, on accède à un recueil de données cliniques qui concernent effectivement :  (1) l’espace du groupe, autrement dénommé psyché ou âme du groupe, entité spécifique, dotée de processus et de formations propres, irréductibles à celui des sujets qui le constituent ; (2) l’espace du sujet, représenté par la parole de l’enfant lors du commentaire de son arbre généalogique, et enfin (3) l’espace du lien, espace intersubjectif représenté par les échanges en groupe qui composent la chaîne associative groupale (Kaës, 2010). Précisons que la prise de notes s’effectue pendant le temps du groupe sous la forme d’un relevé d’éléments bruts, d’impressions composées des paroles, des expressions, des actes et autres mimiques des enfants. Cette prise de notes se poursuit, se complète dans un second temps, à l’issue immédiate de la séance, à deux voix, entre co-thérapeutes, avec l’ajout, entre autres, de mouvements contre-transférentiels et intertransférentiels.

Secondairement, l’analyse du matériel clinique facilitée par l’après-coup va permettre d’identifier le fil rouge du sens qui organise la dynamique groupale, et va soutenir la réflexion clinico-théorique, nécessaire au clinicien-chercheur. Ajoutons encore, qu’en termes de recueil des données, notre approche qualitative s’appuie sur la création de tableaux d’analyse et l’application d’une grille d’analyse spécifique concernant les arbres généalogiques produites par les enfants. Différents auteurs ont proposé, comme mise en forme de l’analyse de leur clinique de telles grilles pour identifier les éléments propres à leur dispositif thérapeutique. Relativement aux médiations thérapeutiques, Bernard Chouvier a proposé un tableau reprenant ce qu’il nomme l’évolution des « opérations signifiantes dans le travail groupal de l’objet médiateur » dans lequel il relève les fonctions psychiques et actes symboliques des sujets dans le groupe et les « éléments premiers de structuration psychique » (Brun & al., 2013). Dans ce même ouvrage, Anne Brun, elle-même, a également proposé, à partir de ses travaux sur la médiation picturale dans la psychose infantile et l’autisme, une grille d’évaluation clinique. Dans celle-ci, elle figure les conceptualisations majeures autour des processus de symbolisation et de la relation transféro-contre-transférentielle avec des sujets psychotiques ou autistes.

Plus proche de notre médiation thérapeutique de la « LRAg », Muriel Katz-Gilbert, dans le cadre de travaux de recherche portant sur la transmission psychique inconsciente entre les générations, dans des contextes de violences sociales et collectives, a proposé une grille « pour donner du sens à la production comme au discours du sujet qui réalise son arbre généalogique ». Elle a ainsi élaboré une grille d’analyse et d’interprétation des arbres fondée sur l’exploration de cinq dimensions : mise en représentation de la famille fantasmatique, ancrage généalogique du sujet, continuité et contiguïté générationnelle, maillage générationnel, grands opérateurs de la différenciation psychique. Cinq dimensions qu’elle a explorées à travers six catégories : structuration de l’arbre, modalités d’inscription de l’arbre, processus de différenciation, type de représentation de l’arbre, type de représentation de la famille, type de représentation des liens familiaux. Dans un écrit de 2019, a posteriori de son expérience, Muriel Katz-Gilbert affirme que « toute grille d’analyse, aussi précise soit-elle, n’en est pas moins limitée ». Elle entend par là, par exemple, que la grille qu’elle a confectionnée ne porte que sur les éléments graphiques et qu’elle ne permet pas d’analyser le discours produit par les sujets en après-coup du tracé, même s’il en est tenu compte pour étayer ses hypothèses, ou encore que « la question des omissions constitue également un écueil méthodologique important, puisque le repérage de ce qui fait défaut peut facilement échapper au chercheur clinicien, quand bien même de tels blancs sont parfois des plus significatifs dans l’économie du sujet. Les ratés de la symbolisation posent ainsi la question des limites d’une telle démarche ». Ce qui ne l’empêche pas de conclure que « dans une société, dont les garants métasociaux sont bouleversés et où la famille prend des formes de plus en plus composites, explorer le champ du généalogique et de la transmission au moyen d’un outil d’analyse rigoureux semble utile » (Katz-Gilbert, 2019, p. 106). Dans ce même écrit, Muriel Katz-Gilbert rappelle que, dans le contexte d’un service de psychiatrie pénitencière, Bernard Savin, en 1998, a été l’un des premiers à proposer des indicateurs favorisant l’analyse du « dessin de l’arbre généalogique », à partir de ce qu’il appelle une « enquête généalogique », puis une « investigation généalogique ». Nous pouvons encore, bien sûr, citer les travaux de Patrice Cuynet qui a établi des grilles d’analyse (2015) dans le cadre d’une génographie projective familiale avec une cotation visant à établir un diagnostic structural de la famille, mais qui ne considère pas les éléments de discours commentant l’arbre, ce qui, d’après-nous, constitue une limite méthodologique.

Pour notre part, outre des tableaux permettant un accès synthétique à la complexité des processus psychiques à l’œuvre dans notre dispositif, nous avons eu recours à la « grille de lecture des arbres généalogiques » récemment revisitée par Claudine Veuillet-Combier (2022), après une première version qu’elle avait initiée lors de son travail de thèse (Veuillet-Combier, 2003a). Il s’agit d’une grille de quarante critères différenciateurs regroupés en dix grands items, dont nous n’avons conservé que les items en lien avec notre clinique. L’enjeu de cette « grille de lecture des arbres généalogiques » est « d’établir une photographie clinique précise du visage de l’arbre généalogique produit par le sujet en considérant des indices qui prennent en compte des éléments de forme et de contenu » (Veuillet-Combier, 2022, p. 110-111). Cette grille s’intéresse ainsi au mode d’appréhension de la feuille, à l’architecture de l’arbre (allure et structuration générale), à la typologie graphique des maillons généalogiques, à l’occupation de l’espace graphique, à la figuration des branches paternelles et maternelles, mais aussi aux modalités d’inscription du sujet (éléments d’identité) et des différents membres familiaux, à leurs mises en lien, à la représentation des couples et à la figuration des rangs générationnels. Elle prend encore en considération les effets de surcharges graphiques, la nature des tracés, les espaces vides, les omissions, ratures, branches arrêtées, cases vides, etc. Notons que l’utilisation de cette grille ne peut se faire, pour chaque enfant, qu’en croisant les éléments propres à la réalisation graphique de son arbre généalogique et les éléments liés à l’échange verbal effectué avec lui. Sur un plan méthodologique, il nous semble effectivement essentiel, tout comme pour un dessin libre, de ne pas s’arrêter au contenu graphique, mais au-delà de se mettre à l’écoute des éléments verbaux et non-verbaux, en appréhendant aussi la clinique transféro-contre/transférentielle et celle de l’atmosphère et ambiance groupale définie par Bittolo (2007).

Conclusion

La Libre-Réalisation de l’Arbre généalogique, dite « LRAg » (Veuillet-Combier, 2003), est une médiation clinique projective originale. Après quelques systémiciens, pionniers dans l’utilisation du génogramme pour explorer la structure familiale et recueillir des informations sur l’histoire généalogique, des cliniciens d’orientation psychanalytique se sont intéressés à leur tour à cette médiation. C’est le cas, notamment, d’Evelyne Lemaire-Arnaud (1995), de Patrice Cuynet (2015), de Bernard Savin (1998), de Maria Pia Santelices (1999) ou encore de Marie-José Grihom (2004). À la suite de ces travaux, la notion de « libre-réalisation de l’arbre généalogique », plutôt que de « génogramme libre » a été proposée par Claudine Veuillet-Combier (2003-17-22). Pour situer explicitement cette médiation dans une perspective psychanalytique en insistant sur la liberté de la consigne, afin d’accéder aux éléments inconscients attachés aux représentations familiales.

Effectivement, la « LRAg » invite le sujet à réaliser un arbre généalogique sans code graphique imposé, selon sa propre fantaisie. Ensuite, il lui est demandé de commenter, raconter son arbre en se laissant aller à une association libre. L’arbre qui émerge alors sur la feuille blanche donne à voir le visage de l’enveloppe familiale et généalogique dans laquelle se loge le sujet. Par reflet-miroir, et projectivement, les places attribuées affectivement et fantasmatiquement à chacun se révèlent. Ajoutons que l’arbre étant « adressé », sa production comme les propos tenus à son égard sont influencés par le climat transféro-contre/transférentiel de la rencontre clinique (Veuillet-Combier, 2015). En cela, il est à distinguer du génogramme qui, lui, repose sur des règles codifiées avec l’intégration d’événements datés, dans le cadre d’une approche qui ne considère par les enjeux inconscients. La LRAg permet, à travers la figure de l’arbre, d’accéder à la représentation subjective de la structure psychique du groupe familial. Cuynet & Mariage (2004, p. 164) parlent d’ailleurs d’ « image inconsciente intra et transpsychique du corps familial » telle que le sujet l’a intériorisée. L’intérêt de la LRAg est, par ailleurs, de rendre cliniquement plus visibles les enjeux de la transmission psychique. Cette dernière, telle que la définit René Kaës (1993), opère – entre les sujets d’une même génération et d’une génération à une autre au sein du groupe-famille – en engageant des objets psychiques qui seraient incorporés et encryptés (Abraham & Torok, 1987) au sein du moi, livrés tels quels en héritage aux générations suivantes. La LRAg devient dès lors un « outil de médiation projective permettant d’accéder à la clinique de l’héritage psychique » et au négatif familial. En conséquence, il nous est apparu particulièrement intéressant d’avoir recours à l’outil de la LRAg dans un contexte jusqu’alors inédit, c’est-à-dire dans un cadre groupal pour enfants, par ailleurs en période de latence, confrontés à une souffrance du côté du lien au père. En co-inventant l’outil “Auprès de mon arbre”, nous avons (Jacques Tyrol & Claudine Veuillet-Combier), fait un pas de plus vers l’innovation en termes de dispostif à médiation généalogique, mais cela a aussi été l’occasion d’une réflexion sur les implications méthodologiques qui a pointé la nécessité de la prudence dans l’analyse et la mise en pratique de ce cadre-dispositif qui touche à l’intime familial et généalogique. Nous restons convaincus de la richesse clinique et scientifique de cet outil, et nous espérons que d’autres cliniciens et chercheurs pourront à leur tour s’en saisir pour contribuer à développer expériences et réflexions, en terrain clinique groupal d’enfants.

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