| |
Christine
Garcia
La mère est professeur de
lettres. Modernes. Vocation héritée
de sa mère qui, elle-même,
la tenait de l’arrière
grand-mère. Toutes trois forcenées
dans leur noble mission d’éducation
prodiguée à la nation.
Quelques livres barbants sur son
bureau branlant. Des feuillets cartonnés,
noircis de notes serrées qu’elle
glisse chaque matin dans son cartable
usé. Un tailleur discret, une
trousse en cuir garnie de trésors
interdits que l’on ne peut convoiter
sans qu’elle fronce les sourcils.
Parfois, elle bougonne contre le programme
imposé par un panel de doctes
douteux qui doivent leur expertise
à leur ancienneté, à
leur rigidité. Ce n’est
pas toujours aguichant, ni vraiment
excitant, pas du tout dans le vent.
Mais elle fait son devoir de fonctionnaire
méritante. Elle s’en
va et s’en revient. Du lycée
sans histoire de jeunes filles bien
nées, elle ne raconte rien.
Et puis, un matin, départ
à l’étranger.
Période illimitée. Mise
en disponibilité.
La première fois qu’elle
prend l’avion avec ses trois
fillettes, c’est pour rejoindre
l’époux nommé
en poste à Djakarta. Une aubaine,
ce périple intercontinental
payé par l’Administration
Coloniale !
Faire le plein de culture, se gaver
d’exotisme. L’école
de la planète pour ses enfants
choyées... Elle organise de
somptueuses escales dans les grandes
villes qui jalonnent le parcours.
Athènes la Nonchalante, le
souk de Beyrouth, un concert à
New Delhi, nuits baroques à
Bangkok.
Les petites, en larmes, atterrées
durant tout le trajet de laisser derrière
elles leur enfance arrachée
à Mageantan sous Bois refusent
de quitter leurs chambres d’hôtel.
Passés les premiers temps,
fébriles et éprouvants,
d’une installation toujours
rude, la mère tourne en rond,
hante les bibliothèques, s’acharne
sur nos devoirs, songe au bénévolat.
Bourgeoise oisive ! ?… Elle
n’a pas fait des études
pour arriver à ça !
Elle s’ennuie, elle soupire,
elle devient irritable. Ca lui manque,
quoi !
Quelques appels en France, demande
motivée par retour du courrier,
autorisation de dérogation,
dizaine de tampons… Bingo !
C’est approuvé.
Le visage de la joie lui va bien.
La voilà qui chantonne, valse,
nous serre dans ses bras. On attend
le postier. Une semaine, puis deux.
On ne voit rien venir. Une autre quinzaine
passe. C’est trop. On va craquer.
La maison ne vit plus qu’au
rythme du courrier.
Un jour, enfin, elle arrive, elle
est là. L’enveloppe marron
gorgée de bonheur supplié,
avec son bel en-tête : Ministère
de l’Intérieur. Préfecture
de Police.
A l’intérieur, quarante-cinq
compositions épaisses, brouillonnes,
tâchées, maladroites,
désespérées,
classées de A à Z. Pauline
Azermat, Sylvie Bauduis, Nicole Chalez,
Josiane Dilongo et consoeurs. Criminelles
incarcérées, de concert,
toutes en bloc, toutes au bloc. Tentatives
acharnées de vivre un ailleurs
dedans pour un dehors meilleur, plus
tard, après la peine purgée.
Le BEPC, c’est quoi ? C’est
mieux que rien, nous dit papa.
Chaque jour, semaine après
semaine, un rituel délectable,
cette rencontre complice avec ses
prisonnières. La pile à
gauche, qui attend d’être
lue. La pile à droite, ornée
de phrases vertes. Maman n’ose
employer le rouge, il y en a déjà
bien trop dans leur vie. Elle écrit,
elle écrit. Sans jamais s’arrêter,
parfois sans respirer, elle se penche,
avec précision, sur les dissertations,
interrogations, interjections, digressions
de ses élèves lointaines.
Ces femmes en prison ont rendu la
sérénité dans
la maison. Ca repart vers la France.
Il en revient encore. Elle rédige,
elle corrige, elle commente, elle
conseille, calme et les console, elle
cajole, elle s’énerve,
elle tempête et explose. Elle
leur tend la main, ne les lâche
pas. Comme si d’elle dépendait
leur salut. Rage, tendresse. Maternage.
Ces filles nous volent notre mère
!
Je n’ai jamais osé braver
l’interdit de m’emparer
d’une copie. Pour voir. Juste
pour voir. Voir quoi ? Je ne sais
pas. Pourquoi papa disait : Mets-les
hors de portée. On ne sait
pas sur quelles sornettes les p’tites
peuvent tomber. Intriguée que
des mots en prison puissent captiver
ma mère, exaspérer mon
père, mobiliser le Ministère.
Fière qu’un coin de la
table de notre salon serve de havre
transitoire à des histoires
que j’imaginais passionnées
donc épouvantables. Fascinée
par ces compagnes d’infortune
qui nous suivirent dans nos exils
successifs.
Je pense encore à elles lorsque
je prends la plume pour me hisser
vers le soleil, ce même soleil
qu’elles ont, du fond de leur
cachot, rêvé intense
et coloré comme un ballon.
On s’habitue à tout.
Le déracinement vers l’au-delà
du Tropique et de soi-même devient
une seconde peau.
Dorénavant, tous les trois
ans, la famille s’agite, entasse
les ballots, étudie la mappemonde.
On déménage. Pas pour
l’immeuble d’en face,
ni la ville d’à côté,
ni le pays voisin. On part en dessous,
dans l’autre hémisphère,
là où les gouttes de
pluie sont lourdes comme des araignées
et les araignées grasses comme
des coups de poing.
On pleure. Il faut trier les jouets,
aller se faire piquer à l’Institut
Pasteur, signer des tas de formulaires,
n’emporter que le nécessaire.
Le nécessaire, c’est
quoi ? A part moi ?
J’avais rien demandé.
Pourtant, très franchement
-et très secrètement-,
je m‘ennuyais sec au bout de
trois ans quels que soient les continents.
Envie de culbuter une enfance banale,
d’aller me frotter là
où il ne fait pas bon, là
où l’air est plus frais.
On nous confie deux malles qui, remplies,
partiront en avance sur un navire
tremblant. Tribu expatriée,
nous, on suivra plus tard, dictionnaires
dans la main. Attention, gare aux
requins ! Peut-on s’accoutumer
sans hurler ? Survivre sans s’effondrer
? Repriser le trou effiloché
?
Visas, certificats, laissez-passer,
derniers appels, derniers achats,
derniers baisers... L’aéroport.
Aéroports modernes ou très
précaires, nous voilà
englouties. Frénésie,
cacophonie, détecteurs d’objets
interdits, masques à oxygène,
odeur de kérosène, issues
de secours. Et le bruit sec du tampon.
Décorée de tampons,
tamponnée, je le suis, tout
comme mon passeport qui parle toutes
les langues et collectionne les dates
de toutes les couleurs.
Entrées, retards, connections,
transferts, attentes, autorisation,
immigration. La queue dans les toilettes,
les cadeaux sur le chariot, la petite
endormie contre l’épaule
du père.
Tituber, piétiner, flirter
avec le décalage horaire, croire
mourir mille fois aux moindres turbulences.
Nouvelles odeurs, nouvelles épices,
nouveaux visages. S’extirper,
dire adieu, prendre son envol. Qu’est-ce
qu’il fait chaud ici ! Je ne
comprends pas ce qu’il dit.
Ne buvez pas cette eau-là.
Faut vraiment manger ça ? Attention
aux insectes ! Combien coûte
un timbre ? Un typhon tous les mois
!… Effroyablement, implacablement,
sauvagement se prémunir de
l’autre monde, se faire inoculer
le vaccin de l’ailleurs. Sans
répit, le questionnement. Pourquoi
n’y a-t-il pas d’école
pour les petits français ?
C’est bientôt Halloween
? Ils ont un joli hymne.
Vite, vite. S’adapter. Et tout
recommencer. Apprendre les mots magiques
: por favor, bienvenu, buon giorno,
danke, good bye. Have a wonderful
trip. So long, see you, come again
! L’oral pour survivre. Tu pourras
en faire ton métier. La langue.
Maternelle. La mère l’enseigne
Moderne. Je la parle Etrangère.
J’ai, bien des fois, failli
la donner à couper. Ou au chat.
Parler pour se nourrir, se loger,
trouver son chemin. Où se trouve,
s’il vous plaît, le mausolée
? Quel cursus conviendrait à
ces déracinés ? Vérifiez,
les enfants, qui vous souhaitez fréquenter.
Surtout ne pas sombrer. Quartiers,
amis, demeures, quittés, défaits,
aimés, abandonnés sur
ordre d’un papier avec un bel
en-tête. Feuille de route, cœurs
brisés...
La mère est là, leur
câble à terre, qui déballe
toujours les tableaux en premier,
les accroche au mur, à grands
coups de marteau. Puis se penche sur
nous et nous serre très fort.
Trois filles dans ses bras et les
ancêtres au mur.
Elles atterrissent, froissées
et pâles, de la grande ville
occidentale. Vingt heures de vol.
Mal au dos, mal au cœur. Et cette
chaleur !… Eblouies, ébahies.
La limousine glisse, indifférente
au vacarme haletant des rues encombrées.
Vitres teintées, air climatisé.
Le chauffeur uniformé s’arrête
et ouvre les portières. Maison
de maître.
La moiteur pèse sur les palmiers
bordant la longue allée. Bougainvilliers,
volière gigantesque, perruches
jaunes et vertes, maigre pelouse qui
s’étiole au soleil. Un
chiot, à l’entrée,
cadeau de bienvenue, fou de joie,
sans complexe.
Au loin, les nuages violets déforment
l’horizon. Ca sent la grosse
pluie qui va éclater avec ferveur.
Elles ont bien failli ne pas atterrir.
Il paraît que pendant les moussons,
l’avion est détourné
vers des cieux plus cléments.
La nature ici fait ce qu’elle
veut. Elle vient de ravager les rizières
au sud.
Salutations timides sous le porche
démesuré. Felicia, tablier
blanc, gouvernante diplômée,
impeccable chignon et regard attendri.
Derrière elle, tablier rose,
tablier vert, tablier bleu, trois
beautés, ses nièces,
à peine dix-huit ans, qu’elle
a placées ici pour leur éviter
un sort plus cruel, destin de bien
des jeunes. Le tourisme sexuel fait
rage. Alors, on servira chez les riches,
l’autre face de l’éventail
restreint des esclavages modernes.
Les trois fillettes en feront leurs
idoles. Elles apprendront leur langue
et passeront plus d’heures à
rire dans leurs bras qu’à
se pavaner au club de l’Amirauté.
Papa est soulagé. Six mois
aux antipodes, tout seul à
tout organiser. Plier, ranger, poser,
compter rideaux, couteaux, chaussures,
balais... Pas vraiment une affaire
d’homme. Et personne pour l’aider
parmi tous ces paquets. Sollicité
par les autorités pour la vente
historique de la centrale sucrière.
Bref, d’autres chats à
fouetter.
Maintenant, le nid est prêt.
Elles sont arrivées. La vie
de famille va recommencer. Il en avait
assez des cocktails et des festivités
sans l’épouse à
ses côtés.
Geste ample. Voici les chambres.
LES chambres. Car il y en a quatre.
Qua-tre. Une pour chacune. Chacune
la sienne. Une fille dans chaque chambre.
Oui, oui, t’as bien compris.
Mais j’aurai peur la nuit, loin
de mes petites sœurs. On ne prendra
plus le bain ensemble ? Je vais me
perdre dans les couloirs. Et ces climatiseurs
! Quel vacarme infernal ! Froid glacial…
Faut-il vraiment les laisser branchés
toute la nuit ? Les moustiquaires
sur les fenêtres, c’est
comme la prison ?
Maman se tait. Envahie d’un
vertige soudain, elle agrippe un instant
à la balustrade de marbre blanc.
C’est sûr, là-bas,
on s’était trop privés.
Toutes ces années passées
à économiser sur les
quignons de pain et les tickets de
bus. Sa ville là-bas, la mettre
de côté. Hisser sa condition,
c’est suivre son époux.
Elle ne peut pas reculer.
Elle a, rien que pour elle, un dressing-room
aussi vaste que son ancien salon.
Elle n’a jamais goûté
au luxe instantané. Elle ne
sait pas ce que c’est que de
s’acheter des robes de gala,
encore moins de les mettre pour aller
grignoter des crackers dans les soirées
huppées où on lui fera
le baise main pour l’inviter
à valser. Elle s’y fera.
La vie lui doit bien ça. Faudra
juste faire attention que les petites
ne se prennent pas au jeu.
Et puis, tous ces vigiles armés
qui gardent les entrées de
ce ghetto doré, elle ne se
sent pas en sécurité.
Cette richesse arrogante bouclée
et ceinturée craint le dehors.
Ce dehors qui grouille dans les bidonvilles
et pourrait bien un jour se rebeller.
Est-ce qu’à l’ambassade,
on parle de ces choses-là ?
Les enfants n’iront pas à
l’école. Dangereux. Elle
ne sortira jamais sans le chauffeur.
Risqué. Fera ses courses à
la base militaire. On ne sait jamais.
L’Opposition est en prison,
le couvre-feu sonne à vingt
heures. La Première Dame collectionne
les chaussures italiennes. Bref, une
vie derrière les barbelés.
Du bon côté ? Elle ne
sait plus. Fatiguée et culpabilisée
de ces pensées osées,
elle s’efforce de sourire, murmure
« Que c’est beau ! »
et part se coucher.
Dimanche, le bal de bienvenue, donné
en leur honneur. Où se trouve
le coiffeur ? Il faut que je fasse
bonne mine. Il fait si lourd ce soir.
Demain tout ira mieux.
Une île au bout du monde. Paradis
tropical, miracle économique
et enfer politique. L’aubaine
pour la carrière. Et puis,
bien obligé, on apprendra l’anglais.
C’est plus que bien sur le C.V.
Trois ans tous les trois ans. Trois
ans d’une vie, c’est court.
Les trois premières heures
sont toujours les plus longues. |